mardi 26 février 2019

Les Expositions et le Protocole... Expo 1900 Paris

Dans les Expos d'hier comme celles d'aujourd'hui, le protocole est toujours d'une importance capitale dans les relations entre pays exposants, visiteurs de marque, et pays hôte ! Je vous propose un petit retour comique à l'Exposition universelle de 1900 à Paris, pour y faire la connaissance de M. Crozier, le Directeur du Protocole.

L'Exposition Comique - n°14 - 14 juillet 1900



M. Crozier, Directeur du Protocole.

Drapé dans un uniforme tissé de décorations, M. Crozier s'avance dans un nuage d'étoiles.
Ferré sur le code des belles manières, possédant à fond la science des saluts, des présentations et des révérences, il représente dans notre République Athénienne l'essence des temps passés et l'exquise politesse des régimes défunts.
C'est à M. Crozier que revient l'idée des petites sorties matinales de notre sympathique Exécutif.
N'ignorant aucune des règles de la préséance, il fixe avec les plus minutieux détails le nombre de coups de chapeaux à espacer de l'avenue de Marigny au Pont-Alexandre et même le nombre des acclamations enthousiastes sur le parcours de la rue de Paris au Cours-la-Reine.
M. Crozier, dont la moustache paraît en colère, est au contraire le plus doux et le plus affable des personnages officiels.
Avec la même correction il conduit les ambassadeurs annamites à leur hôtel et le roi de Suède à la gare. Habillé magnifiquement dans un costume doré sur tranches, il semble, sous le soleil, un joli livre d'étrennes que la République offrirait aux souverains daignant l'honorer de leur visite.
Directeur du Protocole, cet appareil fait pour effaroucher les moineaux de la Bohème, il a le bon goût de ne point empêcher les représentants des pays exotiques de mettre leurs coudes sur la table, à l'heure du café présidentiel. On a même vu des chinois aller plus loin, sous son sourire protocolaire, et s'oublier dans des manières plutôt genre "vice-roi du Petchili".
M. Crozier est, en ce moment, en pleine activité. Son volume de convenances sous le bras, il va passer une saison plutôt fatigante, tiraillé par le Roi de Grèce, surmené par le Czar et bousculé par le shah de Perse; il faut donc saluer en lui le brave sergent de ville élyséen qui, le protocole à la main, range les voitures des ambassadeurs et fait circuler dignement et noblement le char de l'Etat.

Un peu plus sérieusement, quelques mots sur M. Philippe Crozier, ministre plénipotentiaire - Directeur du Protocole (La Revue Diplomatique n°44 - 28 octobre 1900).

M. Philippe Crozier, qui vient d'être promu au grade de commandeur de la Légion d'honneur, pour les services distingués rendus à l'Exposition de 1900, était encore il y a cinq ans ministre de France à Sofia quand le télégraphe lui apporta à Sofia même la nouvelle de sa nomination aux fonction si délicates et si enviées du chef du Protocole dans lesquelles il succédait au comte de Bourqueney, qui d'ailleurs, les avaient exercées assez peut de temps. Le jeune diplomate eut ce que nous appelons "bonne presse". On aime en France, à voir ces postes "en somme un peu d'apparat et très honorifiques" occupés par des hommes dont les qualités d'esprit et de savoir sont doublées par une belle prestance et une fière allure. Quelque démocratique que soit notre République, elle tient à prouver qu'elle n'a pas oublié que la France entend rester le pays par excellence où les souverains et les représentants des puissances sont toujours merveilleusement accueillis sans que rien de détonne dans l'étiquette à laquelle sont toujours attachées les cours européennes. C'est l'introducteur qui dispose l'appareil de réception des représentants des puissances et règle l'ordre des préséances, les entrées et les sorties des hauts personnages, soit dans leurs rapport avec le Président de la République française, soit dans les cérémonies publiques.
Naturellement, il y assiste, il est de toutes les fêtes. Pas de grand dîner diplomatique officiel sans lui.
Ce qui rend délicat le ministère, c'est que le code de bienséances officielles n'a jamais été promulgué. L'usage et le temps seuls le consacrent, il y a bien le décret de messidor, mais avec combien de lacunes ! M. Crozier a pleinement réussi.
Le chef du Protocole est un homme de quarante-deux ans à peine, de haute taille, élancé, élégant, au visage énergique dans lequel éclate un regard très doux et très fin; la moustache finement retroussée, le front large et bien encadré. Il apparaît dans son uniforme brodé d'or et chamarré de décorations comme un de ces beaux gentilshommes dont nos traditions des temps héroïques nous ont transmis les portraits : on devine le soldat sous le costume du diplomate.
M. Philippe Crozier a été soldat, et dans des circonstances qui méritent d'être rappelées. En 1870 - il avait treize ans alors - ses bras étaient trop faibles pour manier le fusil; mais il s'engageait, pendant le siège de Paris, dans le corps des ambulanciers volontaires et, en cette qualité, il assistait au siège du Bourget où sa belle conduite lui valut la croix des ambulances, noble décoration qui n'était accordée qu'aux personnes qui s'étaient distinguées par quelque action d'éclat.
En 1875, il entrait à l'Ecole polytechnique et en sortait en 1877 comme sous-lieutenant d'artillerie de l'Ecole d'application.
En 1881, donnait sa démission et entrait dans la carrière diplomatique. M. Philippe Crozier entra au Ministère des Affaires étrangères, en qualité d'attaché à la direction politique. Ses grandes qualités professionnelles lui firent franchir rapidement toute la hiérarchie administrative. Nous le retrouvons successivement secrétaire du Ministre, secrétaire de légation à Londres, sous-chef du cabinet du Ministre; puis en 1888 délégués au Congrès géographique de Bourg (Ain) puis encore, délégué de Mayotte et des Iles Comores à l'Exposition de 1889. Un an après il était envoyé à Berne comme Conseiller d'Ambassade hors cadre; en 1893, il est chargé des fonctions de Résident du Luxembourg, ministre plénipotentiaire de classe l'année suivante, etc.
M. Crozier est un lettré délicat et un esprit d'élite. Il est officier d'académie depuis 1884, chevalier de la Légion d'Honneur en 1889, officier en 1893. Il porte sur son uniforme nombre d'ordres étrangers qui lui ont été conférés, mais toujours à côté de l'étoile d'honneur, on voit toujours sur sa poitrine la croix des ambulances qu'il a si vaillamment gagnée pendant l'année terrible. Et ce n'est pas de cette noble décoration que ce bon Français se montre le moins fier.
Auguste Meulemans.

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